Extraits de [La Revue] n°2

La soupe est servie de Louise Collobert

Illustration : AdobeStock

La serviette pliée se trouve à gauche de l’assiette. Elle est creuse, l’assiette. À côté la grande cuillère, creuse aussi, annonce aux convives que le plat sera liquide. Peut-être un bon potage ? Une soupe ? Une émulsion ? Un gaspacho ? En cette saison ce serait osé. L’esprit divague, les papilles s’excitent, le ventre gronde, la langue parcourt les lèvres, on a perdu le fil de la conversation, mais on hoche la tête pour rester poli, on a hâte que le plat arrive. Après une longue journée en mer, on a faim.

Dehors, la tempête fait rage. Durant l’après-midi, le temps s’est dégradé très vite. De lourds nuages gris ont annoncé qu’une dépression arrivait sur la côte. Les vagues sont devenues menaçantes. La houle a envahi le port. Les pêcheurs sont vite revenus sur la terre ferme. Dans les rues, c’est le déluge, tout le monde essaye de rentrer chez soi. Le ciel pleure tout ce qu’il n’a pas déversé depuis de longues semaines.

Plus loin encore, on entend la mer mugir. Elle est furieuse. Elle est fatiguée qu’on puise ainsi en elle.
Fatiguée qu’on la vole.
Fatiguée des filets. Fatiguée des déchets.
Fatiguée d’être pillée, souillée, salie par les mêmes mains.
Elle gonfle.
Elle gonfle de colère la mer. C’est une mère qui pleure les enfants qu’on prend impunément dans son ventre, qu’on lui arrache.
Des déferlantes se forment, s’approchent très près de la côte.
Trop près de la côte.
La dépression se transforme en cyclone.
Les vents sont violents, balayent tout sur leur passage.

À l’intérieur, les convives ne prêtent pas attention à la furie des vagues. Ils attendent l’entrée. Ils se mettent à taper avec leurs poings sur la table : « On a faim ! On a faim ! ». Le plat arrive. Il embaume la pièce.

À l’extérieur la mer pleure. Elle sent les effluves iodées et salées. Elle reconnaît l’odeur des siens. La rage l’emporte sur le chagrin. Elle devient de plus en plus imposante, de plus en plus puissante. Les vagues attaquent la terre des hommes. Giflent les falaises. Elle déborde la mer. Elle ne peut plus se contenir. Elle sort de son lit. C’est un réveil destructeur qui annonce un moment apocalyptique.

Torchon sur l’épaule, armée d’une manique, la cuisinière soulève le couvercle de la cocotte en acier. « Soupe de mollusques et étoiles de mer sauvage. Croyez-moi, cette recette me vient de ma grand-mère, c’est un régal ! Surtout avec un temps pareil ! Merci pour vos prises les gars ! Allez, passez-moi vos bols, ça va vous réchauffer ! ».

Dans un silence religieux, le cérémonial du service commence. Des mains se passent les bols vides. D’autres assurent le relai des bols pleins. À la surface flottent des morceaux de poulpes, des moules avec leur coquille, des tentacules de calmars, des étoiles de mer qui baignent dans un bouillon herbacé. Les corps des mollusques sont mous. Ils ne bougent plus. Les bras ornés de ventouses ne s’accrochent pas à la paroi. Ils sont inanimés.
Les coquilles sont complètement ouvertes. Les corps jaunâtres des moules sont pétrifiés, recroquevillés. Crucifiés. Le persil émerge. La chaleur lui a ôté toute sa chlorophylle. Sa saveur a été absorbée, pompée, aspirée par l’eau frémissante.
C’est un champ de bataille. Des carcasses sans corps. Des yeux globuleux. Des antennes inertes. Des coquilles vides. Des corps disloqués. De la chair divisée.
Aucun survivant.
Tout le monde est mort.

Dans l’autre camp, la victoire s’empare des visages. Les premiers coups de cuillères se font entendre. Les bruits de bouche, la mastication, le broyage de la texture élastique qui s’accroche aux dents, qui résiste. Les ventres ne perçoivent pas le danger en dehors. On ne se parle plus, on ne se regarde plus, on mange vite, pour se réchauffer, pour se contenter, pour avoir cette sensation de chaleur, parce qu’on a bien travaillé.
Le plaisir des papilles, la saveur des aliments, le goût parfumé de la mer.
C’est comme un baiser iodé.
C’est comme un baiser volé.

À chaque cuillerée, la mer verse un torrent de larmes. Elle grossit à vue d’œil, devient une masse colossale. Sa colère est noire et commande chacun de ses gestes. Le crime est là sous ses yeux. On mange une partie d’elle. On déguste ses enfants. On se lèche les doigts et on en redemande. Dans les profondeurs abyssales, la peine enfle, la douleur brûle. Une force titanesque grossit dans la pénombre absolue des fonds marins. Sa force est si intense, qu’elle finit par se détacher des tréfonds. Très vite, elle remonte vers la surface. En se déplaçant, elle gagne en puissance. Quand elle arrive à la frontière de l’eau et de l’air, elle crée un mouvement concentrique, qui creuse l’étendue bleue. Puis se change en flots, devient de plus en plus grande. L’onde marine se mue en un mur d’eau : une vague scélérate prête à fondre sur la terre, à assiéger les rues, à envahir les maisons, à remplir les bouches gloutonnes. À noyer le tout.

En une fraction de seconde, le monstre marin s’abat sur le village. Plus rien n’existe. Le verre des fenêtres éclate sous la pression de l’eau, les murs s’effritent, les meubles sont engloutis, les voitures volent au-dessus des têtes, les vaches se mettent à nager dans les prés, les maisons deviennent des aquariums, la force du courant détache les routes goudronnées.
Tout s’inverse.
L’endroit de l’envers.
Recto-verso.
C’est une machine à laver géante.

Alors la mer, regarde les hommes se perdre en elle.
Sans un regard pour leurs yeux suppliants, elle savoure sa vengeance.
Reprend les restes. Avale le tout.

« La soupe est servie, dit-elle, avec un supplément de croûtons humains ».
 

Les fées bleues de Delicia Evangeline Joseph Darwin

Dessin Clara Lathière

La quête de Liba est de trouver son ange merveilleux,
Il est un guerrier dans le corps d’une libellule,
Un symbole de la lumière qui aveugle les yeux,
En chemin, il veut prouver que son ange n’est jamais seul,
Pour le rencontrer il traverse les grandes montagnes.
Liba l’a trouvé par le pouvoir de ses ailes,
Il a apporté la bonne nouvelle : une prophétie,
Et il l’a chouchouté à ses oreilles,
« Il pleuvra ! », les petites bulles d’eau ont effacé ses soucis,
La pluie a guéri son ange malade dès son enfance.
Ces insectes colorés dansent comme des fées avant la pluie,
Un sage a donné aux libellules le pouvoir de prédire son arrivée.
Les petits anges dans le monde jouent avec leur parapluie,
Comme dans la peinture d’une scène fantastique dans les contes de fées.
Y a-t-il des démons qui veulent détruire cette peinture ?
Les enfants chassent ces fées pour les capturer,
Liba est victime de leurs jeux, ses ailes ont été coupées,
Il essaie de fuir, mais n’a plus la capacité de voler,
Il ferme les yeux, sans vie comme une poupée,
Son ange attend à la fenêtre avec ses lèvres bleues...
 

La chasse de Lucie Rico

Auteure en résidence au SUC en 2020-2021

Illustration : AdobeStock


Dans le vert, le point sautille et fait un crochet, retour vers la forêt. D’ici on ne voit pas ses pattes se tendre, sa tête se redresser, son abois. L’écran me protège. Je zoome avec mes deux doigts utiles, même s’ils sont frigorifiés, même s’ils ne sont plus vraiment des outils efficaces. Elle file, je la laisse prendre de la distance, lui faire croire qu’elle a gagné, mieux la surprendre.

Dans un kilomètre elle sera loin de la zone pavillonnaire. Les veneurs seront contents.
Pour toucher ma prime, il faut rester concentré, surveiller qu’elle n’abandonne pas le territoire déterminé : la forêt. Mon but est de l’acculer dans une impasse calculée, précise. Sur mon écran sans perspective, le point de sa localisation bat, comme son cœur, pour le moment. Je dois veiller.

La configuration de mon GPS couvre l’espace stratégiquement. Il me montre toutes les nuances de vert de la forêt. Les biches vivent dans les recoins sombres, là où le vert est le plus puissant. Les arbres délimitent une zone d’un glauque impeccable, je ne suis pas gêné par les cailloux, les frémissements des feuilles, les cris. Sur l’écran, les couleurs deviennent des matières. Si mes doigts vont trop vite pour suivre la course, elles s’emmêlent, des pixels morts apparaissent, le paysage chavire.

D’ici, je n’entendrai pas les chiens, je ne verrai pas la dépouille sanglante, éparpillée, de la curée. Chairs confondues, mouches débordantes d’activité. Le point sur la carte du GPS se contentera de disparaître. Une biche sera morte. Elle ne sera pas mangée mais découpée en parts égales comme un trophée. Sa viande dans des frigos grands format jusqu’à la pourriture. Sa tête ira sur un des murs du bar. Quand mon regard se posera sur elle en descendant ma bière, je n’aurai pas de pensée pour cette chasse. Je me dirais : sympa cette déco.

Le point bouge moins à présent. Ignorant l’espace du GPS sur lequel elle apparaît, la biche pense pouvoir échapper au danger. Les biches savent se rendre invisibles. De vrais fantômes. De fait, sans moi, elle aurait disparu des radars. La forêt l’aurait dérobée. Nous aurions dû admirer ses techniques de dissimulation, admettre notre défaite, rentrer bredouilles.

De temps à autre, pour me reposer le regard, je quitte le plan horizontal de l’écran et j’observe le ciel pour rassasier un besoin de hauteur impossible.
Soudain un souffle rauque, derrière moi, me fait sursauter. Les arbres à l’orée de la forêt semblent s’entre-ouvrir. Quelque chose va sortir. Un prédateur peut-être, ou un chasseur qui pointera son fusil sur moi. Mon cœur à son tour palpite. L’écran ne me protègera pas. Mes membres se raniment. Je recule.
De l’orée je vois d’abord ses pattes. Celles d’un faon malhabile, fragile en équilibre, avec une face terne. J’imaginais ça plus grand, plus mignon. Le souvenir de Bambi me trotte encore en tête. J’avais tant pleuré avec lui que mon pantalon avait été trempé. Je ne sais pas ce qu’il me veut, à sortir là, hors de son territoire, ses deux minuscules dagues sur la tête pour toute défense.
Je respire plus profondément. Il s’approche sans bondir. Immobile, il me dévisage comme s’il attendait quelque chose. De sa face éclot un visage qui crée une généalogie en moi. S’il me regarde, c’est que je regarde sa mère. C’est elle qui gambade sur mon téléphone, ce point.

Une explosion de mélancolie dévaste ma détermination.

Sur le GPS la biche palpite encore. J’entends battre son cœur. Les vibrations se propagent dans tout mon corps. Elle file dans le sens opposé. Vers un jardin, une sortie de chasse.
La vie me reprend dans un élan foudroyant.
Je contacte les guetteurs, donne les coordonnées. Ils la poussent vers nous. Je peux dire adieu à ma prime.

Compte rendu de Marine Baugé

Camille Brunel,
salle des actes, UFR Lettres, Culture et Sciences Humaines,
mercredi 3 février 2021


La rencontre avec Camille Brunel fut très inspirante, et rassurante quant à notre avenir incertain d’autrices et auteurs. On s’en sort, c’est souvent compliqué mais on s’en sort, on trouve toujours le moyen de vivre. Son conseil le plus important : ne pas se diriger vers l’enseignement en se disant qu’on pourra écrire à côté. J’en tiendrai compte. Pour raconter ce qui m’a le plus inspiré, j’aborderai la lecture de ses romans, où l’antispécisme devient une poétique à part entière. L’ordre dans lequel j’ai lu ses textes est important, d’abord Après nous les animaux avant de rencontrer l’auteur, puis La Guérilla des animaux et Les Métamorphoses, très vite, en quelques jours, après la première rencontre.

En septembre 2020 Après nous les animaux, en devanture de la librairie Les Volcans m’avait déjà tapé dans l’œil, mais j’avais trop à lire et je n’ai fait que l’ajouter à ma longue liste de livres à acheter. Quelques semaines plus tard j’apprenais que Camille Brunel allait venir pour notre atelier de création littéraire, c’était l’excuse parfaite pour retourner à la librairie acheter son livre qui me faisait envie. En lisant ce roman à l’histoire exotique, je me suis laissée emporter par le groupe d’animaux étrangement hétéroclite à travers le Mexique. J’ai particulièrement aimé Mitzli la panthère. Et quelle chute ! En refermant le livre j’ai soudainement repensé à La Planète des singes, le film de 1968, réalisé par Franklin Schaffner, mais je me suis dit que ça n’avait rien à voir.

Après la première rencontre avec Camille Brunel je me lance dans la lecture de La Guérilla des animaux. J’avais acheté Les Métamorphoses plusieurs semaines auparavant mais je ne les avais pas lues. Durant l’entrevue, l’auteur nous raconte que ce dernier récit peut être lu comme une sorte de suite aux événements à La Guérilla des animaux. En sortant de cette première rencontre, je me suis donc empressée d’acheter ce roman pour pouvoir lire les deux œuvres dans l’ordre conseillé.

La Guérilla des animaux est un roman à la narration rapide, à la structure interne inhabituelle : une succession de chapitres se faisant presque passer pour des nouvelles interconnectées. En deux jours je l’avais fini, il était difficile de s’arrêter de le lire même après 150 pages. La violence qui transparaît à travers les lignes est omniprésente mais juste, muette, elle ne crie pas ses revendications, elle les montre comme des vérités.

Un peu bouleversée par les événements de la guérilla, j’ouvre avec appréhension Les Métamorphoses, et m’y réfugie rapidement, un vent d’espoir souffle entre les pages, là où la guérilla avait semer le trouble. Ce roman je l’ai savouré, repoussant toujours plus loin la dernière page, redoutant le dénouement final, l’ultime métamorphose, pourtant magnifique.