Littérature, bande dessinée, cinéma, séries, presse ou quelque autre mode d’expression que ce soit, nous vous partageons les coups de cœur et les coups de gueule des membres de l'atelier Écriture critique !
 

Modernité et traditions, la recette du succès d’Aubusson ?

par Vincent Pellet


Cette exposition, comme une porte ouverte vers la cité internationale de la tapisserie, propose une découverte de quelques artistes et artisans mêlant avec habileté l’aspect ancien de la tapisserie avec la pensée moderne de l’art. On retrouve ainsi des œuvres à portée écologique, des travaux sur l’illusion d’optique ou encore des reproductions d’œuvres originales comme pour les dessins de Tolkien.

D’entrée, nous sentons l’importance du cadre, un bâtiment central dans l’économie de Clermont-Ferrand, qui a été longtemps désaffecté avant de devenir un lieu d'exposition. Il structure de ses lourdes pierres une salle qui permet l’installation des plus grandes tapisseries tout en offrant le recul nécessaire pour les apprécier.

La première œuvre est un travail de B. Hochart nommé Blink#0. On y découvre une structure fluctuante de couleurs sur fond blanc, l’impression d’aquarelles et d’encres déposées renvoi à la peinture abstraite bien qu’il ne s’agisse là que de fils tissés avec grand talent. L’artiste utilise une technique dite dodécaphonique, c'est-à-dire inspirée des fluctuations de la musique. Tant de lignes et de motifs partiels, l'œuvre ne semble pas avoir de sens, tant physique que sémantique. Elle se complaît dans un mouvement en deux entités aux émotions similaires qui semblent destinées à pousser le spectateur dans un tourbillon indescriptible.
Lui répondant, le travail non moins halluciné de Goliath Dyèvre et Quentin Vaulot illustre une histoire étrange dans laquelle un scientifique s’amuserait à faire des expériences sur les plantes de vieilles tapisseries. Ici le message est reçu via le texte, les morceaux de porcelaine structurent les quatre tapisseries, recouvrant les fleurs aux couleurs vieillottes afin de leur donner une nouvelle jeunesse. Cette œuvre est donc entre écologie et renouvellement de l’art dans la tapisserie.

Cette introduction frappant un grand coup dans les clichés d’un art prétendument démodé, passons à la première salle. Ici on aperçoit l'immense œuvre du non moins important écrivain J.R.R. Tolkien : Halls of Manwë - Taniquetil. Les artisans ont ici repris une aquarelle réalisée par l’auteur. Elle est poétique et impressionnante, une grande montagne aux nombreuses strates, brisant aisément la barrière du ciel de son pic le plus haut. De près elle fourmille de détails et de loin on se sent écrasé par cet Olympe revisitée. Cette œuvre n’étant que la seconde d’une série de 14 sur l’univers de la Terre du Milieu, cela donnera aux fans l’envie de se rendre à Aubusson pour voir ce travail monumental dans son entièreté.
Cette montagne est suivie de sa jumelle, la version réalisée sur carton afin de faciliter le tissage. Le dessin y est inversé et les couleurs référencées par des nombres, cette technique a été inventée par Jean Lurçat, un artiste et tisseur qui a repris Aubusson dans les années 19** afin de rendre ses lettres de noblesse à la tapisserie.

À gauche, une brume semble s’être levée dans une nuit éclairée par une lune masquée par le sous-bois. C’est Forest de l’artiste S.Bergne. On voit ici un remarquable travail sur la transparence et les silhouettes d’arbres.
Comme une réponse, en s’approchant de l’installation mystérieuse de C.Le Tallec, des oiseaux se mettent à chanter, nous invitant à entrer dans cette tente sombre où les courbes sinusoïdales renvoient à des montagnes dans la nuit.

Au fond de la salle, une bâche bleue ne semble à première vue pas avoir sa place au milieu de ces tentures. Pourtant elle est l’une d’entre elles, réalisant son office de trompe l'œil à la perfection. En s’approchant on découvre un art abstrait tout en nuances de bleu d’une maîtrise impressionnante.

Dans la seconde salle, on découvre une immense corde sur fond noir. Elle semble sortir de sa toile, l’utilisation de nombreuses couleurs formant une illusion d’optique maîtrisée nous offre plusieurs niveaux de lecture. L’hyper réalisme, que l'on perçoit avec du recul, le travail des couleurs s'enchevêtrant en se rapprochant du tableau et enfin le travail rappelant celui du pointillisme lorsqu’on se trouve à quelques mètres de la réalisation.

Deux autres œuvres accompagnent l'immense corde. La première est une sculpture en bois représentant un ours, ici la tapisserie permet de donner de la texture à l'œuvre. La seconde représente un paysage polaire. Pour cela, le travail de l’alu sert à représenter le ciel dans lequel s’imprime un paysage cotonneux, il est brisé par une plaque d’alu horizontale jouant comme de l’eau en reflétant le paysage proposé au-dessus.

Pour conclure, cette exposition propose une confrontation de genres, de styles et de techniques. Le point de départ restant la mise en relation entre l’artisanat et le design, cela permet de donner une vision innovante à la tapisserie. C’est une excellente porte d’entrée sur cet art méconnu.


 

La valeur d’un homme

par Donatienne Garnier


La loi du marché de Stéphane Brizet est une œuvre de fiction qui dépeint avec un réalisme troublant les conditions de travail dans le monde actuel et le dilemme moral qui s’ensuit.

Un bureau blanc exsangue et angoissant, lieu d’interrogatoire pour les clients, parfois même les employés, accusés de vol. Un vigile se tient immobile, les bras croisés, sur le seuil, prêt à partir. La caméra est placée à l’extérieur de la pièce, comme le symbole d’une volonté de fuir. Ce vigile, c’est Thierry, figure centrale du film La loi du marché de Stéphane Brizet.

Sorti en 2015, le film suit Thierry, en demande d’emploi à 51 ans et qui, après quinze mois de chômage, finit par trouver un poste d’agent de sécurité dans un grand magasin. La tâche qui lui incombe est loin d’être simple et le met face à un dilemme moral. Il surveille les clients et ses collègues pour signaler des tentatives de vols mais se retrouve le plus souvent face à une misère qui reflète la sienne. Thierry a accepté l’emploi pour payer ses dettes, les soins adaptés et les études de son fils handicapé. Fuir son métier est donc impossible. Lui qui avait abandonné la lutte syndicale par lassitude morale voit cette dernière sans cesse tourmentée.

L’œuvre proposée par Stéphane Brizet est originale : mis à part le rôle principal incarné par Vincent Lindon, tous les autres acteurs sont amateurs et exercent dans la vraie vie des métiers proches de leurs rôles fictifs. Cette originalité donne au film l’aspect d’un documentaire, accentuant par ce biais le réalisme du sujet. Le réalisateur ne propose pas une lecture morale du vol. Il questionne les raisons qui poussent au passage à l’acte.

Le film a connu à sa sortie un grand succès critique qui lui a même permis de faire partie de la sélection officielle de Cannes 2015, et d’obtenir divers prix, notamment celui d’interprétation pour Vincent Lindon (Prix lumière d’interprétation masculine 2015, prix d’interprétation masculine à Cannes 2015, César du meilleur acteur masculin 2016). Un film bouleversant sur la loi du marché et de l’argent.


 

Une tristesse colorée

par Marouan Kannass


Une artiste talentueuse qui a émergé d’un conflit dévastateur, voilà comment je décrirais au premier abord Myriam Haddad, jeune peintre qui a réussi à se faire un nom. En ce moment et jusqu’au 31 décembre 2021, le FRAC de Clermont-Ferrand expose les œuvres de l’artiste syrienne Miryam HADDAD.

Au fur et à mesure qu’on déambule dans les salles, on découvre l’univers de la jeune peintre ayant étudié aux Beaux-Arts. C’est à travers un style abstrait restant tout de même très imagé que l’artiste nous propose son travail. Dès que l’on pose le regard sur les différentes toiles, on est submergé par une vague de peinture multicolore. Un héron, un aigle ou encore un taureau pour ne citer qu’eux jaillissent de ces œuvres. Leurs silhouettes reconnaissables sont noyées dans des paysages indiscernables, irréalistes mais surtout très colorés. Des morceaux de statues ou encore de structures architecturales surgissent également des fresques de la peintre. On distingue des courbes et formes géométriques régulières aux allures arabesques qui viennent contraster avec le reste du décor que nous dévoile l’exposition.

Mélangeant et mariant parfaitement les teintes et reliefs, la jeune syrienne, nous dévoile des paysages de désolation, des visages aux expressions torturées, des scènes macabres comme une mère triste et impuissante devant le corps de son enfant gisant sur le sol. Sur une autre œuvre, on distingue des personnes se noyant entre les couches de peinture. Malgré cela, Myriam Haddad réalise aussi de magnifiques aquarelles à l’effigie du monde animal.

Plus notre regard se perd dans son travail, plus on découvre de détails. À chaque nouveau coup d’œil et remettant les choses dans leur contexte, on s’aperçoit que l’artiste nous peint sa réalité en s’inspirant de son passé ou de faits qui l’ont marquée. Après une seconde visualisation, on redécouvre ces toiles en tenant compte de son inspiration puisée dans le conflit syrien qui touche le pays où elle a grandi. On découvre à travers ses peintures une partie de l’histoire de son pays d’origine : la destruction de la cité antique de Palmyre, des murs de la capitale Damas, les scènes de noyade suggérant la crise migratoire qui a frappé le peuple syrien. Les différentes tâches de peinture de couleur chaude renvoyant aux explosions, à la violence d’un conflit qui marque les esprits, le tout appuyé par l’image de cette mère devant le corps de son enfant mort.

Ajouté à cela des titres abstraits, qui restent très mystérieux pour de nombreux visiteurs laissant vagabonder leur imagination, et la possibilité d’interpréter ses œuvres comme ils le souhaitent. Myriam Haddad nous permet de voir ce qu’on veut voir. Librement, tout en gardant en tête l’histoire de la peintre syrienne.


 

Luttes ouvrières

D’après Les Dockers de Liverpool, de Ken Loach

par Pauline Gomès


Le cinéma se mélange au journalisme face à une crise restreinte au silence.

1995. Liverpool. Sous les yeux d’un Ken Loach indigné, 500 dockers sont licenciés après avoir refusé de franchir un piquet de grève en soutien à leurs collègues. Sans montrer son visage et sans faire entendre sa voix, le réalisateur laisse sa caméra témoigner pour lui de la misère et de la colère qui s’amplifie dans la ville anglaise. La lutte contre l’injustice sociale se retrouve confrontée à des syndicats inactifs face à l’urgence imminente qui se déroule sous leurs yeux.

Filmer une grève est, dans la conscience collective, le travail d’un journaliste. Ken Loach est ici, on peut le dire, le savant mélange entre le journaliste et le cinéaste. Filmant les visages attristés, haineux des ouvriers avant de mettre en image la dévotion, le courage de leurs femmes, le cinéaste filme des sentiments et écoute des discours trop longtemps retenus et prêts à exploser. Le journaliste, quant à lui, observe les faits, les expliquent et les situent. Il tente d’avoir tous les points de vue de l’histoire en prenant contact avec les acteurs du conflit mais n’aura que rarement réponse à nos questions. Comprenons-nous bien, la position de Ken Loach n’est un secret pour personne. Le réalisateur tente tout de même d’établir des faits historiques et politiques comme le ferait un véritable journaliste.

Une grève de dix-neuf mois qui n’attire ni les médias, ni les syndicats, cela semble irréel. Caméra à l’épaule, le cinéaste les remplace et offre la lumière à ceux trop longtemps oubliés. En 50 minutes, Ken Loach pose des questions autant dans son documentaire qu’aux spectateurs malgré la difficulté de compréhension qui s’impose parfois à nous tant le film est riche en dates, en crises, en faits. Remettre en contexte l’histoire du pays, les principaux acteurs politiques de l’époque auraient certainement pu aider certains spectateurs, moins spécialistes, à mieux comprendre le bouleversement auquel ils assistaient. Le film réalisé dans l’urgence face à une situation de crise avait peut-être initialement comme objectif d’alerter la population de l’époque. Il subit une intensité moins politique et plus sensible face à un spectateur moderne, d’autant plus s’il est peu renseigné.


 

Un délice

par Simon Chatelain


Avis aux amateurs de bonne cuisine : un film est sorti pour vous ! Pig, de Michael Sarnoski, vous propose à sa carte un Nicolas Cage « depardieuesque » incarnant Rob, un marginal enraciné dans sa forêt, qui part à la recherche de sa fidèle truie truffière, son compagnon et collègue qui s’est violemment fait enlevée.

Dans un tandem relevé, il sera accompagné dans sa quête par son seul contact extérieur, Amir, incarné par Alex Wolff, un jeune homme paraissant exubérant face au calme silencieux de Rob, et s’enrichissant grâce aux truffes que lui vend ce dernier. Au menu, un ermite redécouvrant la ville, l’exploration du passé mystérieux de ce personnage si taciturne qui va âtre amené à revoir de vieilles connaissances pour retrouver son amour dodu et rosé.

Ce film est assez réussi. La réalisation contemplative est contrebalancée par une intrigue rythmée, dans laquelle on rentre dès le début, lors de l’enlèvement de la truie, d’une violence brute et surprenante. Son obscurité métaphorique et littérale est équilibrée par sa relation lumineuse entre Rob et Amir, constituant un sucré-salé rafraîchissant. Jouissant d’une certaine originalité, il est cependant dommage que quelques topoï parfois un zeste caricatural viennent rompre un réalisme cru, venant nous rappeler que nous regardons un film.

Si vous voulez une bonne tranche de terroir sans prétention, des tableaux aux lumières de saison ou suivre une amitié naissant d’une relation, vous pourriez apprécier goûter et déguster les saveurs qu’assaisonnent ce spectacle d’automne.


 

Neuf petites histoires très noires

par Eva Bresser


Critique de la Bande dessinée Jusqu’ici tout allait bien, Ersin KARABULUT.

« Même s’il m’en manque une, je ne rentre pas dans une case ». Voici la citation du rappeur français Antoine Valentinelli, plus connu sous le pseudonyme de Lomepal. Cette phrase colle tout à fait avec le propos grinçant de la nouvelle bande dessinée d’Ersin Karabulut.
Jusqu’ici tout allait bien est une succession de contes adaptés en bande dessinée.
Chaque chapitre représente un conte. À la première lecture, on s’aperçoit que le style d’illustration change au fil des contes. Chaque histoire, chaque dessin est donc différent. Et pourtant, la main au bout de la plume est la même : Ersin Karabulut, un jeune artiste turc, adepte des contes dessinés.
Comme à son habitude, Karabulut dépeint dans son livre les croyances, les préjugés, les nouvelles technologies, les traditions dans le carcan familial ou en société, ainsi que les libertés, mais surtout le renoncement aux libertés.

Tout au long de ces neuf contes, vous suivrez des personnages aux destins scellés, aux parcours prédits depuis leur naissance par une société autoritaire qui ne laisse aucune place à la rébellion et qui hait l’originalité. Le titre lui-même y fait référence, « les contes ordinaires ». Dans les neuf sociétés dépeintes, les personnalités des personnages seront démembrées afin qu’ils puissent rentrer dans un cadre de vie socialement conforme. Le.a rebelle, souvent personnage principal, devra s’assujettir face aux prérequis sociaux ou ne sera plus accepté, voire pire tué. La liberté de pensée et de pensé est prohibée. « C’est comme ça », « on le fait depuis toujours, pourquoi on changerait ? »…

Le maître mot de ces fables est : « résignation ». Accepter sans comprendre. Choisir la facilité, la faiblesse de l’esprit et de l’humain. Toutefois, bien qu’il s’agisse d’une caricature teintée d’humour cynique de nos sociétés, tout n’est pas noir. En effet, ces histoires à vocation dystopique vous surprendront avec des touches d’espoir, surtout là où vous vous y attendrez le moins.