"L’atelier Écrire au plateau propose à tous les participants de construire un objet théâtral à partir d’une thématique définie en début d’année. Le projet ALIENUS proposait pour la saison 2020-2021 une réflexion sur la notion d’étranger : voyages, migrations, conflits, diplomatie, métissages, minorités, exclusion… C’est quoi être étranger ? Se sent-on étranger ? Qu’est-ce qui nous est étranger ? À qui, à quoi est-on étranger ?

Une part importante du travail a pris la forme de recueils de témoignages : récits autobiographiques, amis, famille, rencontres en milieu associatif… il s’agissait de transposer ensuite au plateau la parole recueillie : comment faire théâtre avec une matière textuelle non poétique, ou non destinée à la scène ? Travail de réécriture ou restitution de la matière brute, plusieurs pistes ont été envisagées.

La crise sanitaire ne nous ayant pas permis d’ouvrir la fin de cet atelier au public, nous avons fait le choix de restituer partiellement ce travail sous la forme d’un album photos prises lors d’une des dernières séances en avril 2021 par Sylvie Delaux pour le SUC."
 
Pierre-François Pommier, metteur en scène
 




Hakim Tahar-Bouzid, Eva Ramadan, Annabelle Perron, Maëva Hierle
 

 
Amandine Bouillon, Laure Raynaud, Nassim Kadi, Coline Bettendorff, Armand Machebœuf, Syntia Masfrand, Thomas Richard
 


 
Gulben Okuyan, Iness El Bargui : Cousines, dialogue semi-improvisé à partir d’éléments autobiographiques.
 


 
Armand Machebœuf 
« Quand je suis arrivé j’étais complètement perdu, je suis venu seul donc c'était un peu compliqué surtout que je ne parlais pas vraiment français, je suis arrivé à Paris avec peu d'argent et j'ai vite sombré. Je veux dire que j'ai vécu dans la rue, pendant au moins deux ans. Je n'arrivais pas à trouver du travail et la barrière de la langue était très compliquée pour m'intégrer. »
Pedro, témoignage recueilli par Maëva Hierle.
 


 
Coline Bettendorff 
« Mon arrière-grand-père il a fui l’Espagne, il a fui Franco, il a traversé la frontière en 40 un truc comme ça. Il ne disait pas grand-chose, en tout cas de ce qu’il ressentait, la seule chose qu’il ait écrite c’est la peur, c’est lui accroupi dans les buissons, et le guide qui leur fait signe de passer. »
L’arrière-grand-père, l’Espagne de Franco, la France de Pétain, adaptation scénique d’extraits d’archives familiales par Coline Bettendorff.
 


 
Eva Ramadan, Maeva Hierle, Nassim Kadi 
« J’ai fui l’Espagne de Franco pour venir dans ce pays qui se dit libre, avec la gestapo de Pétain. »
L’arrière-grand-père, l’Espagne de Franco, la France de Pétain, adaptation scénique d’extraits d’archives familiales par Coline Bettendorff.
 


 
Nassim Kadi, Hakim Tahar-Bouzid 
« – Je crois que tu t’es trompé, il n’y aura pas de syndicats dans mon usine, tu gardes la tête trop haute.
– Je ne suis pas un reptile pour la tenir au niveau du sol. »
L’arrière-grand-père, l’Espagne de Franco, la France de Pétain, adaptation scénique d’extraits d’archives familiales par Coline Bettendorff.
 


 
Thomas Richard 
« J’étais trop petit pour comprendre ce que signifiait quitter son pays. C’est sûr que parfois je suis nostalgique et curieux de savoir comment aurait été ma vie là-bas avec ma famille. »
Ayrton, témoignage recueilli par Amandine Bouillon.
 


 
Annabelle Perron
« Aussi, je me suis mis à fumer. Les Français fument beaucoup, tous les étrangers vous le diront. Peut-être que je suis devenu français à force de fumer autant ? Non, ce n’est pas aussi facile d’être Français... Et c’est encore moins facile quand on voit mon visage, mon nom, quand on entend mon accent. »
Texte écrit par Eva Ramadan.
À propos de son texte, Eva précise :
« Voici un témoignage fictif car inspiré de nombreuses histoires (principalement de Syriens) mais également inspiré de remarques que des amis colombiens, iraniens, ivoiriens... m’ont rapportées. Ici, c’est le témoignage d’un Syrien qui raconte son arrivée et son ressenti en tant que Syrien refugié. J’ai essayé d’apporter des ouvertures pour que chacun puisse aussi se reconnaître et puisse se poser des questions sur « qu’est-ce qui fait qu’on est intégré, qu’on se sent intégré et qu’on est heureux dans un pays »...
 
 










Laure Raynaud
« La route est longue jusqu’aux côtes de la Méditerranée, et puis ils ne partent pas pour le plaisir, quoiqu’on puisse en dire. Leurs pays ne sont pas forcément en guerre mais on ne quitte pas sa famille, ceux que l’on aime et tout ce que l’on connait juste parce que l’on pourrait avoir un peu mieux ailleurs. »

Julia, adaptation d’un témoignage recueilli par Thomas Richard.

 
 
Outre l’adaptation des témoignages pour la scène, une part importante était accordée à la parole improvisée : chaque participant nous livrait des éléments autobiographiques en lien avec la notion d’étranger : anecdotes de voyages, rapport aux langues, aux origines, le sentiment d’être étranger aux autres…
Pierre-François Pommier, metteur en scène
 

 
Alexis Teste
« L’adoption m’a déracinée de mes origines, m’a enlevée mes repères et mon appartenance à mon pays. Attention je ne dis pas que ma vie dans mon pays était idyllique, loin de là, mais l’adoption m’a imposé son point de vue et ses choix. Elle m’a imposé un nouveau pays, des nouvelles normes et valeurs, une nouvelle famille, une nouvelle langue. L’adoption signifie qu’il faut tout abandonner de gré ou de force. Dans cet abandon, tu ne gommes pas seulement ton monde passé mais tu te gommes également, pas intentionnellement, mais c’est un processus inconscient qui va te permettre de t’adapter. Mon gommage à moi a effacé tous les “sentiments” humains, ce que je veux dire c’est que je suis incapable de dire si je suis vraiment contente quand je ris avec des amis, le sentiment de l’amour m’est inconnu car je suis incapable de dire à ma mère adoptive que je l’aime comme une mère ou même comme la personne qu’elle incarne et c’est pareil pour tous les autres sentiments qui habitent l’être humain. »
Sarah, témoignage recueilli par Syntia Masfrand.
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Syntia Masfrand
« Je suis les larmes d’un passé, je suis la flamme qui ne s’est pas éteinte, je suis le regard qui se perd dans la marée de pensées, je suis une fille, une sœur, une amie, une étudiante, une cousine, nièce, petite-fille, je suis du Maroc, je suis de la Catalogne, du monde arabe, de l’Espagne, du Maghreb. Je suis de partout, et de nulle part à la fois. »
Je suis de partout et de nulle part à la fois, texte écrit par Khadija Boudra Taïb.
 

 
Hakim Tahar-Bouzid, Eva Ramadan
« Hakim. – Tu veux te présenter un peu pour ceux qui nous écoutent ?
Padre. – Bonjour, mesdames et messieurs, je suis Padre. Du moins, c’est le pseudonyme que j’utilise sur World of Warcraft. J’ai 23 ans, et je suis Espagnol. C’est important pour l’histoire, je crois. Quand je vivais encore en Espagne, je suis allé dans un camp de vacances pour matheux avec cette fille, Panda, une Française, gosse de riches… Panda, c’est son pseudo. J’avais un truc comme 13 ans. Et donc moi, comme un idiot, je me suis comporté comme je pensais que les filles aimaient que les Espagnols se comportent. Avec la guitare, la cuisine, l’accent. J’me suis même vanté d’avoir participé à une corrida, alors que je bouffe pas de viande. »
Padre, témoignage recueilli par Hakim Tahar-Bouzid.
 
 








Andjizati Ousseni 
« Depuis que je vis sur le sol mahorais, je suis retournée deux fois seulement à Anjouan. La première fois était pour aller faire mon passeport et la seconde pour marier mon neveu, l'enfant de ma sœur aînée. Oui, j'aimerais y retourner mais pas pour une installation définitive. Je partirais pour des vacances ou simplement pour voir ma famille. Il est difficile pour moi d'abandonner Mayotte parce que j'ai eu mes enfants ici, c'est le lieu où j'ai construit ma vie. »

Fatima, témoignage recueilli par Andjizati Ousseni.

 
 
Amandine Bouillon, Alexis Teste
« – C’est quoi les meilleurs et les moins bons souvenirs que tu as de L’Algérie ?
– Je pense que mon meilleur souvenir était notre mariage dans l’église de mon enfance, le pire c’était d’être partis dans la précipitation alors que nous voulions rester. C’est triste aussi de se dire qu’on a pu passer des moments heureux dans ce qui était une colonie. »
L’Algérie, témoignage recueilli par Alexis Teste.
 
 








Thomas Richard
« Y avait qu’une fois où j’ai été dérangée par un espèce de connard. Le gendre de monsieur... Greidenweis. Qui est venu, il a sonné à la porte avec un chien. Et puis qui me dit : “Französe, raus!”, “les Français, dehors !” Et il a dû se faire remonter les bretelles. »

Mémé, témoignage recueilli par Annabelle Perron.


 
Nassim Kadi 
« Je suis ce que l’on appelle une handicapée des relations sociales, je ne sais pas, je n’y arrive pas. Les codes sont différents et je ne saurais même pas te dire quels codes exactement. Je n’interagis pas de la même façon simplement. Et c’est un point sur lequel j’ai vraiment copié ma grande sœur, les interactions sociales. Et sans elle je ne sais vraiment pas comment j’aurais pu faire. »
Camille, témoignage recueilli par Nassim Kadi.
 

 
Iness El Bargui lit un extrait de L’Étranger 
« Le jour où j’avais enterré maman, j’étais très fatigué et j’avais sommeil. De sorte que je ne me suis pas rendu compte de ce qui se passait. Ce que je pouvais dire à coup sûr, c’est que j’aurais préféré que maman ne mourût pas. Mais mon avocat n’avait pas l’air content. Il m’a dit : “ Ceci n’est pas assez. ” […]
Il est parti avec un air fâché. J’aurais voulu le retenir, lui expliquer que je désirais sa sympathie, non pour être mieux défendu, mais, si je puis dire, naturellement. Surtout, je voyais que je le mettais mal à l’aise. Il ne me comprenait pas et il m’en voulait un peu. J’avais le désir de lui affirmer que j’étais comme tout le monde, absolument comme tout le monde. Mais tout cela, au fond, n’avait pas grande utilité et j’y ai renoncé par paresse. »
Albert Camus, L’Étranger, Gallimard, 1942.